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La création de Pierrard trouve sa raison d’être dans un but social.
Dès 1898, le chanoine Crousse envisage de créer une école d’enseignement technique et chrétien pour relever la condition économique, sociale et religieuse des ouvriers dans l’industrie. Vu la modicité des ressources familiales, ils étaient contraints de chercher un travail rémunéré avant d’entrer dans l’adolescence. Il s’ensuivait que ces enfants oubliaient facilement le peu qu’ils avaient appris !
De plus, de nombreux jeunes de la région “montent” à Bruxelles pour se caser dans les administrations et dépeuplent leur Gaume natale.
A part quelques universitaires issus de familles aisées, rares en effet étaient ceux qui possédaient l’instruction suffisante pour remplir de façon honorable une situation élevée ou un poste de confiance dans les industries prospères de Lorraine. Cette situation ne pouvait plus durer !
En mai 1899, deux Aumôniers du Travail, les abbés Jansen et Delcourt, s’installent à Pierrard, accompagnés des enfants orphelins de leur école apostolique de Saint-Gilles à Liège.
Etrange coïncidence, en 1902, Pierrard accueille des religieuses chassées de Crehen en Bretagne, par la loi Combes. Les sœurs de la Divine Providence (appellation prophétique !) et de l’Immaculée Conception vont assurer l’intendance des pensionnaires et l’entretien des dortoirs pendant plusieurs décennies. Elles seront remplacées par des sœurs allemandes puis italiennes, ce qui permettra de garder un minerval très raisonnable pour les étudiants internes pendant un demi-siècle.
Lors de la visite du ministre Francotte (ministre de l’Industrie et du Travail), huit jours avant le terrible cyclone qui détruisit une partie de l’établissement dans la nuit du 17 juin 1904, devant le parterre d’invités et de nombreuses personnalités du monde politique et religieux, l’abbé Pire, dans un remarquable discours, en profite pour lancer un appel : “ Je ne finirai pas sans vous avoir dit les ennuis financiers que nous éprouvons. Les jeunes gens qui naissent affligés de grosses rentes et dont l’avenir est sans nuages ne sont pas à Pierrard.”
Le soir du vendredi 20 août, une compagnie française trouve refuge à Pierrard. Le samedi, vers neuf heures, les premiers boulets destinés à l’école tombent dans les oseraies, près des ateliers. Mais la Providence est à nouveau au rendez-vous … En effet, un capitaine allemand, la jambe brisée, et une trentaine de soldats blessés occupent à leur tour Pierrard. Ils font placer un panneau le long de la grand-route : “Deutsche Lazarett”. C’est ce qui sauvera l’école de l’incendie et de la destruction. Quand Ethe et Belmont brûleront , les Allemands entreront dans Pierrard et, ne voyant que des blessés de leur camp, ils épargneront tous ceux qui s’y trouvent. Des forêts voisines, ceux qui ont fui l’incendie de leur village viennent demander à manger.
Vers le 15 décembre 1916, l’armée allemande occupe le Collège Saint-Joseph pour en faire un hôpital militaire en raison de la proximité du front de Verdun ! Professeurs et élèves sont priés de vider les lieux. Les Aumôniers offrent à l’Evêché de Namur de partager leurs locaux avec les expulsés. Le directeur vient donc solliciter le gîte à Pierrard pour toute sa population scolaire : 100 élèves internes auxquels il faut ajouter 50 externes pour les cours, 13 professeurs prêtres, les religieuses pour la cuisine et 3 domestiques viennent partager la vie de la communauté pierrardine et de ses 50 internes, soit un total de 250 personnes pendant le jour. Précisons que, à cette époque, les bâtiments n’avaient pas l’ampleur de ceux d’aujourd’hui. On donne cours sur les paliers, dans les corridors : le moindre espace est utilisé.
A partir de ce jour jusqu’à l’Armistice du 11 novembre 1918, les deux institutions vivent côte à côte, dans l’ordre, dans la paix et dans l’estime mutuelle. L’abbé Pire considérait cette bonne entente comme un don de la Providence, en récompense du geste généreux de l’accueil.
Contrairement à la situation vécue en 1914, les Allemands n’occuperont jamais Pierrard entre 1940 et 1945, mais un pillage méthodique dévaste à nouveau toutes les installations abandonnées lors de la fuite générale. Cependant l’atelier de fonderie travaille à plein rendement et les ouvriers ont droit à une double ration de pain gris. Comme beaucoup d’élèves sont inscrits à cet atelier, l’école profite d’un surplus que l’économe répartit entre tous les internes. La ration est de 333 g par jour au lieu de 225 g, avantage appréciable en ces moments pénibles.
Il n’en demeure pas moins que le ravitaillement est un véritable casse-tête pour le proviseur. Les denrées alimentaires sont strictement rationnées. En réaction, un marché noir s’est rapidement organisé. L’abbé Schuh parle couramment l’allemand et compte quelques bonnes relations parmi les agriculteurs, surtout au Grand-Duché. Il parvient à améliorer le maigre menu quotidien des élèves, au nez et à la barbe des Allemands. Il stocke les denrées non périssables dans le plancher du premier niveau de la tour. Il est malheureusement arrêté par la Kommandantur et emprisonné à Arlon.
Seuls quelques privilégiés internes dont les parents sont cultivateurs ou s’approvisionnent chez un agriculteur garnissent leurs armoires de colis de vivres de sorte qu’ils peuvent se passer de leur ration de nourriture scolaire pour en faire profiter leurs condisciples. Le grand potager et la ferme alimentent la table en légumes frais, en confiture et en lait.
Comparativement aux autres écoles, on est mieux nourri à Pierrard.
Les nouveaux ateliers produisent un équipement plus moderne
L’Ecole d’Arts et Métiers est à présent connue dans les cinq parties du monde, puisqu’elle a recruté ses élèves en Europe, en Asie, en Océanie, en Afrique et en Amérique et qu’elle a envoyé ses fils dans tous les pays d’Europe, au Congo, en Egypte, à l’Equateur, aux Etats-Unis, en Chine, et ailleurs encore.
Dans le cadre de la démocratisation de l’enseignement secondaire, la généralisation du premier degré de l’enseignement technique accueille, dès 1946, les élèves dès 12 ans. La normalisation aboutit à constituer un système d’enseignement technique progressif et continu de 12 à 18 ans, parallèle au système d’enseignement moyen. Entre 1946 et 1950, Pierrard voit donc le nombre de ses élèves augmenter d’une façon sensible ; il passe de 360 à 480 : 87 en A1, 88 en A2 et 305 en A3 où des classes sont dédoublées.
L’équipement de la fonderie est complètement terminé en 1954. De nouveaux laboratoires offrent leur matériel moderne aux expériences des futurs ingénieurs. Avec le développement de l’atelier de soudure à partir des années ’50, tables, bureaux, chaises – jadis confectionnés en bois – sont à présent montés en “tubes”. Les armoires et les tiroirs sont fabriqués à la tôlerie, puis assemblés par la “soudure à points”. Les élèves s’exercent donc tout en renouvelant à moindre prix le matériel scolaire.
Les représentants de L’Avenir du Luxembourg – journal fondé à peu près en même temps que l’Ecole de Pierrard et dans le même esprit de rénovation sociale de la Province – s’associent de tout cœur aux félicitations des autorités et amis de l’Institut. Ils formulent les vœux de prospérité accrue pour cet établissement modèle “sans lequel notre Province n’aurait vraiment pas grand chose à épingler à son actif dans le domaine du progrès technique.”
Depuis la fin de la guerre, à la récréation du soir, des élèves, anciens militaires, donnent un cours de gymnastique. Pierrard a compris très vite que l’action intellectuelle intense demandée aux jeunes en pleine force doit être contrebalancée par une dépense physique bien guidée afin d’obtenir un équilibre harmonieux. Les Arts et Métiers – section préparatoire et supérieure – comptent une vingtaine de gymnastes qui font l’orgueil de Pierrard.
Le 11 mai 1948, à l’occasion de l’Ascension, les étudiants d’Arts et Métiers sont les hôtes de l’Union Sportive de Ethe-Belmont contre laquelle ils remportent un match de football. Pendant le repos, les élèves de la section professionnelle, sous la direction de leur professeur de “culture physique”, impressionnent le public par une série d’exercices individuels et collectifs qui rencontrent un vif succès. Mais le clou du spectacle n’est autre que la démonstration du “Sporting Club Pierrard” placé sous la direction brillante de deux élèves. L’assistance est émerveillée des prouesses des athlètes.
Le développement du sport à l’Ecole à cette période a certainement contribué à l’aménagement de douches et de waters modernes.
L’abbé Louis Verbruggen, nommé directeur à Pierrard en 1947, laisse la place à l’abbé Eugène Ongenaden en septembre 1951. La même année a lieu la restructuration des sections de l’enseignement technique. Les élèves entrés à 12 ans effectuent un stage en menuiserie et en ferronnerie, ce qui implique la rénovation et l’agrandissement des ateliers. Ceux-ci ne sont pas encore terminés que déjà, en 1954, une nouvelle aile s’élève dans le prolongement du bâtiment central. Une partie des tilleuls de “ l’allée des soupirs ” est abattue. Cette imposante construction éclairée de vastes verrières comprend une salle de gymnastique spacieuse, équipée de tous les engins nécessaires. A côté de la salle se trouve un vestiaire comprenant des lavoirs et du matériel de secours. Il va de soi que cette infrastructure sportive, conçue en principe pour le cours d’éducation physique, peut également servir, pendant les heures de loisir, aux étudiants qui aiment se spécialiser dans le lancement du disque, du poids et du javelot, ou s’exercer à l’escrime sous la conduite de leur moniteur, J.-M. Gillieaux.
L’étage abrite une salle de spectacles – cinéma-théâtre – d’environ 400 places. Trois salles de classe sont aménagées au niveau du palier des escaliers.
Puisque tous les anciens ateliers, à l’exception de ceux de tournage et de soudure, ont subi des transformations et pris de l’ampleur, que le nombre d’élève est en augmentation, il semble opportun de consacrer une journée de visite et d’information aux personnes qui désirent se rendre compte de ce qui est réalisé à Pierrard. Joseph Antoine en a été la cheville ouvrière.
Le mercredi 23 mai 1956, L’Avenir du Luxembourg publie un article très élogieux :“ …Que dire de cette école où la formation technique de toute première valeur rivalise avec la formation générale et avec la formation physique poussée, elle aussi, à un niveau très élevé.
Tous ceux qui ont assisté, le jeudi de l’Ascension, à la journée de l’Ecole au travail, s’ils ont pu admirer le travail méthodique et précis exécuté par les élèves sur les machines modernes de tous genres ont pu se rendre compte également des magnifiques installations sportives que l’Institut met à la disposition de jeunes si friands de sports et de délassements physiques. Ce jour de fête, le Sporting Club de Pierrard formé de 24 internes a révélé son savoir-faire dans une série d’exercices d’ensemble et de sauts les plus divers parfaitement exécutés sous la direction de leur moniteur Marcel Roller, élève de deuxième année d’Arts et Métiers.
Toutes ces activités sportives ne seraient rien sans le magnifique esprit qui anime directeur, professeurs et élèves.
Et le journaliste de conclure :
“Heureux écoliers de Pierrard qui, dans une atmosphère familiale et dans un cadre si reposant, bénéficient d’une éducation si complète.”
Cette journée de “L’Ecole au travail” va peu à peu remplacer l’après-midi sportive qui occupait traditionnellement les élèves internes ne pouvant rentrer en famille ce jour-là. Ces premières “portes ouvertes” présentent les élèves en activité dans les différents ateliers. De plus, à l’instigation de Paul Paquet, d’Albert Rochet et d’André Pierrard fut créé le “Fonds du Livre”, organisme d’aide et d’entraide intégré à la vie de l’Institut. Le principe consiste à louer à l’élève les livres dont il a besoin pour son année scolaire. La somme est modique puisqu’elle représente 1/10ème du prix du livre. Ce fonds social a commencé à fonctionner avec les maigres ressources des buvettes et de la tombola organisée dans la salle de jeux des internes. Les lots sont des réalisations d’élèves : taque en fonte, outils, objets divers et sont exposés dans le bureau de Georges Pirson, à l’angle des ateliers. .
En 1969, Yves Carmon, entouré de quelques professeurs soucieux de mieux faire connaître les activités de l’école et d’augmenter les bénéfices de la journée « Portes ouvertes », demandent au directeur, l’abbé Eugène Ongenaden, pour ouvrir un petit restaurant et un bar le jour de l’Ascension . Le refus est sans appel et nous en ignorons toujours la raison ! Ils décident malgré tout de se retrouver le premier dimanche de juillet, dans la petite salle d’étude des externes, pour accueillir les parents. Puisque l’accès à la cuisine est strictement interdit, les friteuses des épouses sont « confisquées » pour l’occasion. Malheureusement, la fête tourne au cauchemar lorsqu’il s’agit de clôturer les comptes quand on sait que l’argent avait été avancé par les professeurs concernés !
Deux mois plus tard, l’abbé E. Ongenaden est appelé à la direction de l’Ecole néerlandophone de Schaerbeek. Son successeur, l’abbé Frans Roymans, adopte une attitude diamétralement opposée, probablement par prudence. C’est un homme tourné vers le social et qui répond à une attente du corps professoral : celle de la démocratisation !
A l’occasion de la fête de l’Ascension 1970, le réfectoire accueille les personnes qui désirent se restaurer et, au fil des ans, cette fête prendra de plus en plus d’ampleur grâce à l’esprit inventif et au dévouement des professeurs.
Une école chrétienne se doit de sensibiliser ses élèves aux détresses du monde en partageant, selon ses moyens, avec les plus déshérités. Un homme au grand cœur met sur pied l’“Opération boîtes d’allumettes” : c’est Yves Carmon. Aidé de ses élèves d’ETSS (A2), il prépare des centaines de boîtes à l’étiquette redessinée pour la circonstance. Les week-ends de Carême, des équipes de professeurs partent dès 17 h pour les messes du samedi soir et 6 heures du matin le dimanche, avec quatre ou cinq élèves par voiture, vendre leur modeste réalisation à l’entrée des églises. Le secteur paroissial desservi s’étend approximativement de Neufchâteau – Libramont à Habay jusqu’aux frontières luxembourgeoise et française. Certains internes qui habitent très loin s’organisent également afin de participer à cette vaste opération. Les résultats dépassent souvent largement les espérances. L’argent récolté par l’ensemble des caisses de la cantine, du baby-foot, de la tombola et du Carême de partage aide, dans leurs œuvres, les Aumôniers missionnaires du Brésil, du Guatemala, l’abbé P. Gillet (1966) qui se dévoue auprès des pêcheurs d’Inde, l’abbé Spies, auprès des lépreux de Corée, le frère de l’abbé Paul Muylkens, auprès des enfants abandonnés de Matadi. L’œuvre entreprise par Y. Carmon sera continuée pendant quelques années encore par l’“abbé Paul”, préfet à Pierrard.
En 1977, des bruits circulent parmi la communauté éducative quant à l’avenir de l’internat pierrardin. En février 1978, le Supérieur général de la Congrégation des Aumôniers du Travail, l’abbé Van Nieuwenhuisen, décide de supprimer le dernier internat de ses écoles, c’est-à-dire celui de Pierrard. La fermeture est échelonnée sur six ans et devient effective à la rentrée de septembre. Cette nouvelle fait l’effet d’une bombe parmi le corps professoral qui, au mois de mai, décide, ulcéré, de créer un Comité de défense. La fermeture de l’internat entraînerait une diminution du nombre d’élèves et, partant, la fermeture de plusieurs sections. Après quelques péripéties tragi-comiques, le Comité de défense obtient, dans le cabinet du Ministre Joseph Michel (de Virton), la signature d’un accord par lequel les Aumôniers postposent leur ultimatum d’un an. A cette échéance, un bilan sera dressé et les autorités de Pierrard prendront les décisions qui s’imposent.
Les professeurs se groupent en A.S.B.L. Ils cotisent, organisent des bals, font appel à la générosité des Parents, des Anciens, des Amis, du Fonds de la fancy-fair, et recueillent l’argent nécessaire pour payer deux surveillants-éducateurs de nuit engagés à leurs frais, au même barème que celui appliqué à l’Etat. Ils sont donc devenus professeurs-employeurs. Du jamais vu ! Le Pouvoir Organisateur ne s’attendait pas à pareille réaction.
Pendant trois années, l’A.S.B.L.-Professeurs rémunérera, comme convenu, les surveillants engagés. De plus, ses membres financent la modernisation de l’infrastructure de l’internat en abandonnant volontairement plus de 2 000 F de leur salaire par an.
En 1980, Pierrard comptait 570 élèves (auxquels il faut ajouter les étudiants de l’ISI). Aujourd’hui, la population pierrardine s’élève à plus de 900 élèves.
Depuis sa création, l’Institut accueille essentiellement des enfants qui se destinent aux études qualifiantes. Pierrard n’a certes pas failli à la vocation sociale qui lui a été confiée dès sa fondation.
Le Fonds social de l’Institut continue toujours discrètement à aider les élèves dont les parents – hélas ! de plus en plus nombreux ! – connaissent momentanément des difficultés financières, principalement dans le cadre de l’internat. Le montant des créances est impressionnant! Les responsables de l’Institut sont de plus en plus sollicités par les CPAS !
Il fut un temps où les élèves dans le besoin étaient également aidés par le Fonds d’assistance constitué par l’Association des Amis de Pierrard.
Plus que jamais, la journée « Portes ouvertes » a sa raison d’être.
Heureusement, le bénévolat a été de tout temps une vertu largement répandue à Pierrard !
Même si notre mission est difficile, il ne nous appartient pas de ne pas tenter le maximum pour venir en aide à ceux qui nous sont confiés.
Merci à tous ceux qui contribuent à réaliser nos objectifs.
Luc Monin